Chère Marion,
Ça y est, j'ai vu une pièce de Platel et je peux en parler !
J'ai vu cette semaine "Out of context, for Pina", la création 2009 des ballets C de la B, chorégraphié par cet Alain Platel dont tu aime à railler la danse.
Pour moi c'est vraiment le type de travail "grand public de la danse contemporaine", tous les éléments populistes/démago sont là : une troupe qui est un casting parfait, un corps de compagnie véloce, athlète, très doué il faut bien le dire, des musiques pop, des sous-vêtements très jolis, et un enchaînement des séquences chorégraphiques qui ne laisse pas de répit. Mon problème c'est : au service de quoi ? Ma réponse : de l'entertainment, du divertissement et de l'autosatisfaction du public. Et pour les afficionados, deux ou trois citations chorégraphiques ou plastiques très repérables, le public du Théâtre de la Ville a au moins reconnu May-B, leur râles de plaisir n’en laisse pas de doute.
Pour l'analyste du mouvement que j'aimerais être, ce genre de production est un régal, il y a tellement à dire. On a vraiment affaire à des "danseurs", le public ne peut pas se plaindre de ce côté là, lui qui réagit si mal à ce que les journalistes appellent "non-danse"... là ils sont servis, ça danse et ça danse hyper bien. On ne se doute pas une seconde que ce type de danse d'ailleurs leur nique pas mal le dos et les genoux, mais bon... Ça les danseurs klinex le public s'en fout pas mal.
Ce que je nommais "casting parfait" c'est un peu le côté "United Colors of Benetton" tu vois : une baby doll, un ancien junky, un surfer, l'homo de service, la petite asiatique, la belle sud américaine qui ressemble trop à Frida Kahlo et qui est ma préférée de la troupe, le bel asiatique, la statue grecque, le pti djeuns... Bref, tous ont leur rôle, sont identifiables, le public selon ses affects perso se sert de l'image de l'un ou de l'autre, selon ses propres attirances esthético/socio/politico/je ne sais quoi.
Pas de surprise que ce soit la Frida Kahlo ma préférée. Cette troupe est faite pour que chacun y trouve son ou sa préféré(e). Encore une fois c'est une façon de se faire aimer de tous, d'anticiper sur les affects des spectateurs et de donner à chacun sa petite place confortable en face de son miroir de rêve. Car en plus de t'attirer, ton préféré a un corps que tu ne peux que rêver de posséder toi aussi. Souple, rythmé, exposé joliment à la lumière, musclé, sexy, démontrant une capacité singulière (selon que c'est le surfeur ou la baby doll, on a un éventail de ce que Hubert Godard appelle le pré-mouvement très varié, et qui accroche l'oeil de façon singulière, qui t'embarque ou pas).
Bref, y'en a pour tous les goûts madame. Et chacun repart conforté dans ses goûts : ce que l'on aime et ce que l'on déteste n'a pas été questionné, tout est bien resté en place, que c'est rassurant ! Ainsi, ceux qui on aimé la pièce, comme ceux qui l'on détesté restent bien peinards avec la certitude de leur goût. Beau coup de maître monsieur Platel !
Du coup, j'en veux plus au public qu'à Platel lui-même, lui mon amie, il a tout compris, il surfe exactement là où il y a des choses à prendre chez les gens. Mais qui d'entre nous est capable d'aller jusqu'à questionner ce que lui procure ce type de pièce ?
Ensuite, puisque je ne suis pas assez analyste du mouvement pour entrer dans ces considérations passionnantes, je voudrais parler du rythme de la pièce. Il était très très rapide, même les mouvements effectués lentement étaient pris dans un réseau de rapidité : par leur place dans l'espace scénique, par la juxtaposition de deux séquences rapides, par la musique beat binaire rapide, par l'influence d'un ilôt de mouvements qui attire l'oeil à un autre endroit de la scène, par le nombre même de danseurs, 10, constamment présents sur scène, et donc la débordant, l'occupant de façon simultanée, la sur-occupant : ce qui annule toute tentative de mouvement lent et subtile.
Cette rapidité et cette sur-occupation par le mouvement est une façon de ne pas laisser en répit le corps/spectateur, de le solliciter en permanence, et ce pour rien, pour ne rien lui dire, juste pour le flatter avec un corps parfait, modèle, attirant ou répugnant. Cette constante occupation de l'oeil empêche l'appréciation des diverses valeurs et qualités du geste. On enfile les mouvements vides au kilomètre, à toute allure, et sans attention. Cette danse ne réclame absolument aucune qualité de l'oeil spectateur, elle lui fourre tout et dans le désordre dans le gueule ouverte, bavante devant ces petits biftecks sur patte qui gigotent en mesure. Ya bon !
Pour ceux qui détestent le mouvement doit presque être le même mais à l'inverse. Incapacité à avaler tout ça, incompréhension, nausée, rejet.
Cet "Out of context, for Pina" annonçait un hommage, à mon sens il s’est effectué par le biais de citations, mais tellement avalées et emmêlées les unes dans les autres que, soit on n'a pas pu les voir (donc à quoi bon citer si c'est en noyant la citation dans un flot dégueuloire ?), soit elles étaient juste des petites démo : nous aussi on peut le faire, c'est rigolo non ? Et j'ai envie de demander à quoi bon, puisque si vous pensez savoir le faire, moi je vous assure qu'il s'agit de bien autre chose que de répéter comme un singe des extraits chorégraphiques qui mettent en jeu des images du corps à l'opposé que celles que vous nous montrez là. Sans parler de tout le reste : musique, espace de danse, corps de compagnie, et j'en passe.
Bref, je suis pas pour ce genre de pièce, mais on ne peut dénier l’intelligence démago et bêtifiante de l’opération. Ça marche : Moi j’ai adoré ma Frida, elle avait un niveau d’ironie et de liberté dans ce réseau de mouvement qui était époustouflant, elle transpirait l’intelligence du geste, c’était sublime. Rien que pour avoir eu ce plaisir de voir le corps transgressif de celle-là, je suis contente.
Platel a gagné. Même si bien sûr, je n’ai que foutre de ce genre de travail. C’est, comme je l’ai dit, un divertissement, et ça marche.
Et puis je ne peux m’empêcher d’apprécier les danses de groupe... Le moment où tous effectuent ensemble une séquence, je suis fascinée : je regarde les variantes, les façons singulière d’entrer dans un mouvement, bref je m’essaie à l’analyse du mouvement. Et les moments de groupe sont privilégiés pour ça : on peut voir des mouvements par comparaison, c’est donc parfait pour le débutant.
Tout ça est un peu rapide et sur le coin d'une table, mais au moins on en aura un discuté de ce Platel qui te met hors de toi.
Bon, j’arrête, j’ai mille autres analyses à produire !
Bisous, à bientôt
Ninon
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