dimanche 26 octobre 2008

ces expériences qui n'ont pas eu le temps de s'inscrire

Cela suffit me dis-je. Un mois que ce blog est là sans que les continuelles expériences qui me nourrissent ne sachent y prendre leur juste place. Qu'est-ce que ces expériences qui ne sont plus, dès lors que dépassées elles sont oubliées pour ma mémoire, n'ayant pas eu l'occasion de s'y inscrire, et qu'est ce que cette inscription sinon le temps dont toute expérience a besoin pour être vécue ? La perspective de participer aussi régulièrement que possible au séminaire W de Joris Lacoste et Jeanne Revel aux Laboratoires d'Aubervilliers(1), semble venir à mon secours. Ainsi m'ont-ils, comme tous ceux qui étaient présents au premier rendez-vous, acculée à me souvenir de ces pièces vues/non-vécues, ces dernières semaines, par mon sujet en proie à la fuite du temps.
Au début je me suis dit "la honte". Puis je me suis dit "normal". La disponibilité de l'esprit critique ne se trouve pas sous le sabot du premier cheval qui passe. La preuve, eux, Joris et Jeanne, semblent y consacrer une partie considérable de leur vie, et le premier séminaire consacré à Parades & changes, replays, de Anne Collod & guests, a démontré l'hypothèse. Il nous a fallu une heure entière pour évoquer les seules premières minutes de la pièce. Par ailleurs il leur est arrivé de consacrer 4 séances de 3 heures pour une pièce de 20min qu'ils n'ont pas même pu évoquer jusqu'au bout. Convaincant non ?
Voilà l'endroit qui m'intéresse, et voilà précisément ce que je n'ai pas eu le temps de faire seule pour les pièces vues jusqu'à aujourd'hui. Pourtant n'ai je pas essayé ? Une ébauche de texte sur la pièce d'Anna Halprin reprise par Anne Collod and guests en est le témoin, que je ne convoquerait pas ici, puisque l'ébauche est trop pauvre. Que faire de cette pauvreté, c'est ce que je me demande maintenant. Je change d'avis, tenez voilà l'ébauche :


Parades and changes, replays,
Anne Collod and guests, en dialogue avec Anna Halprin


1965/2008
La rencontre avec une pièce de danse « historique » ne va pas de soi. D’autant moins que le travail de la chorégraphe américaine Anna Halprin s’établit à partir de longs processus de recherches qui font émerger ses pièces dans un contexte parfaitement « immémorial ». Très attachée à l’espace, au sens le plus large possible, elle ne met en scène ses pièces que dans la mesure où, tout ce qu’il y a dans ses pièces est déjà dans l’espace, ce qui est bien sûr différent à chaque fois. Néanmoins, Parades and Changes est une « œuvre » pour laquelle des partitions – ou scores en version originale – ont été produites au cours des recherches préliminaires à la première « création », en 1965. C’est en partie grâce à quoi Anna Collod a pu « retracer » une version de cette pièce.
Créée pour la première fois en 1965, Parades and changes de Anna Halprin est réinvestie en 2008 par une équipe de rêve : Anne Collod initie pour ce projet une collaboration avec Anna Halprin et Morton Subotnick (compositeur et co-créateur de la pièce). Se joignent à elle deux chorégraphes qui participent depuis de nombreuses années au travail de la chorégraphe américaine et connaissent particulièrement bien son oeuvre, Alain Buffard et Boaz Barkan. Puis Nuno Bizarro, Vera Mantero, chorégraphe marquante, ainsi que DD Dorvillier, chorégraphe américaine. Cécile Proust assure le suivi artistique et la coordination du projet. L’éclairagiste finlandais Mikko Hynninen réinvente les éclairages de cette pièce. Enfin, Mathias Poisson, designer, accompagne ce projet par l’élaboration graphique des partitions. Un cocon pour cette
« re-création »
Beaucoup de guillemets mettent en évidence une difficulté de laquelle nous ne sortirons pas ici : les termes usuels, courants, sont singulièrement inappropriés pour évoquer la minutie, l’intelligence précautionneuse et fine qui est à l’origine de ces travaux. En revanche, il est sans doute possible de permettre à de tels projets d’avoir des échos forts, voire sensationnels – vecteurs de sensations inédites, pour tout spectateur contemporain. Anne Collod sait d’ailleurs de quoi il retourne quand elle « replays » cette pièce. Son parcours l’a amenée par le passé à se confronter aux questions de la « reconstruction » d’œuvres chorégraphiques à partir de partitions, au sein du Quatuor Knust, et cela nourrie très certainement le travail d’artiste qu’elle mène (2). Ici, une collaboration, une discussion entre Anne Collod et Anne Halprin a permis aux performeurs de Parades and changes, replays, de se mettre en contact privilégié avec les sources imaginaires directes qui ont construit les trames de cette « performance ».
Selon Janice Ross, auteur d’un ouvrage sur Anna Halprin(3), « Parades and Changes évoque indirectement certaines des valeurs sociales de l’époque : l’idée qu’on résout les problèmes de manière collective, et celle selon laquelle toutes les disciplines doivent collaborer les unes avec les autres. Initialement, le groupe comptait Anna Halprin, ses deux filles, ainsi que deux adultes et six adolescents. Véritable « démocratie en marche », Parades and Changes mettait en scène les négociations d’un groupe de neuf danseurs confrontés à des environnements, des objectifs, et une ambitieuse série de tâches, découpée en six séquences qui se succèdent durant la soirée et constituent la trame chorégraphique de la pièce. »

Facts
Parades and Changes s’organise en plusieurs séquences, définies chacune en termes de tâches à accomplir par les performeurs en scène. Un bande sonore, due au compositeur Morton Sibotnik, évolue dans le même temps, indépendamment de la « narration » qui s’improvise en scène, toujours à partir des tâches définies. Les séquences portent des titres, et définissent des sortes de « chapitres » : paper dance, embrace, procession, dressing/undressing, par exemple.
A voir, Parades and Changes est une expérience visuelle et kinesthésique forte, qui dévoile une certaine approche de la scène, simple, artisanale et hautement émouvante. Le mouvement qui anime les performeurs vers l’accomplissement des tâches assignées est on ne peut plus mystérieux, basique et discrètement dansant. Bien que le mouvement en question ne soit pas déterminé et lisible sous l’angle unilatéralement chorégraphique. Il est davantage question d’être en contact avec une corporéité(4), plutôt qu’avec un corps dansant. Des tâches aussi simples que s’habiller, se déshabiller, transporter des objets, marcher, s’embrasser, s’étreindre, se repousser, etc, travaillent le spectateur sur un terrain sensitif intime, et le déplacent dans la position d’être lui-même apte à effectuer ces tâches. Pourtant le régime spatial et temporel dans lequel se meuvent les danseurs révèle d’emblée une étrangeté, source d’un très grand plaisir esthétique, qui ne permet pas un transfert direct, mais médiatise, poétise, la façon dont toute tâche peut être accomplie. Là, est l’œuvre, à notre sens. Tranquille et sûre, elle accomplie elle-même une tâche d’apaisement, de révélation. Le geste lent de la première séquence, durant laquelle trois femmes et trois hommes en costumes trois pièces uniformes noirs, s’habillent et se déshabillent plusieurs fois de suite, imprime une densité dans l’atmosphère scénique propre à l’épanouissement du spectateur en tant que regard actant. Nous voilà en présence d’une porte ouverte, se dit-on, nous pouvons entrer.

Confusions
Mais ne sommes nous pas là en train de confondre différentes expériences de Parades & changes ? De quoi parlons nous, quand nous nommons Parades & changes ?
De toute évidence il me faut signaler une certaine déception de ma rencontre avec le projet d'Anne Collod à Beaubourg. Pour moi, j' ai déjà apprécié deux rencontres avec la pièce d'Halprin. Une première fois avec Anne Dreyfus et Bernard Bousquet, en 2006 au Générateur à Gentilly. Les séquences paper dance et dressing/undressing m'ont marquées à vie. Les deux seules reprises par ce groupe là. Puis, seconde rencontre, lors d'un séminaire animé par d'Anne Collod au département de danse de Paris8 en 2007 autour de la séquence procession, que j'ai eu l'occasion, la chance, de performer dans le hall de la fac, sur la passerelle de la bibliothèque universitaire. Deux expériences hautement plaisantes, "déplaçantes", importantes.
Alors qu'est-ce maintenant que de voir Parades&changes, replays, à Beaubourg ? La sensation de survoler, de ne pas prendre le temps de vivre cette pièce, mais de la dérouler rapidement, sans la goùter. Ma première sensation est cella-là : la vitesse. Saurais-je l'expliquer ? Non, je le crains. La fugacité reste sans échos. L'expérience n'est pas vécue. Elle est donc déceptive. Je compte sur les séances de critique W pour faire travailler cette expérience. Je compte sur tout ce qui aide à faire travailler les expériences, sur toi aussi, lecteur.

1. Chaque samedi matin de 10h à 13h.
2. Les 3 et 4 novembre prochain Anne Collod sera à Charleroi Danses en Belgique, pour présenter « Parades and Changes, replays » au KaaiTheater, avec son équipe artistique. Une rencontre sera organisée le 3, autour de son travail sur « Parades and Changes » de la chorégraphe américaine Anna Halprin. Cette rencontre s’intitulera : « Reconstruction de la danse : reconstruction ou intervention critique ? ». Ce sera à la Raffinerie de 13h à 17h30, en entrée libre. Il y aura Christel Stalpaert, professeur à l’Université de Gand, Jacqueline Caux, psychanalyste, journaliste et réalisatrice, Timmy De Laert étudiant ayant produit un mémoire sur le reconstitution des œuvres de spectacle vivant, et Mathias Poisson, performeur et plasticien qui a collaboré avec Anne Collod pour ce « Replays » de Parades and Changes.
3. « Anna Halprin : Experience as Dance », par Janice Ross, préface de Richard Schechner, University of California Press, 2007.
4. Corporéité est ici un terme didactique : ce qui constitue un corps tel qu'il est. Tout simplement. Nous ne convoquons pas le concept re-visité par Michel Bernard, car nous le connaissons trop peu.

1 commentaire:

fabricia martins a dit…

lire ton texte a été une sorte "d'aller-beaubourg-anna-aubervillers-anne-studio- danse et ailleurs..."
un plaîsir.
merci.
f.